Les sophismes 2/3

Pour rappel : Les sophismes sont des propos tenus qui ont une apparence de logique ou de rigueur. Les sophismes n’ont pour eux que leur apparence car en « grattant » un peu vous vous rendez compte que le raisonnement est faux, sans fondement ou que l’on quitte l’objet du débat. Cet article fait suite à celui-ci, que je vous conseille de lire avant.

Les règles que je vais énoncer ici proviennent de l’ouvrage « La nouvelle dialectique », que je vous présente ici.

Les sophismes de défense

L’argumentum ad populum, il s’agit là d’utiliser les émotions de ceux qui nous entendent pour que ce soient elles qui guident leurs actes. Cette technique est à classer aux rangs des sophismes dans la mesure où ce n’est pas la raison qui guide la décision.

En utilisant un tel argument nous faisons appel aux préjugés de l’auditoire au lieu de défendre notre thèse sur les prémisses que nous avons en commun avec nos contradicteurs.

Ces sophismes sont particulièrement efficaces lorsque les émotions du groupe qui écoute sont déjà présentes à son esprit. C’est pourquoi ils fonctionnent très bien dans les débats où les gens sont investis et passionnés. En d’autres termes, il s’agit de manipuler les émotions collectives de l’auditoire, tel un parfait démagogue.

L’argumentum ad verecundiam

Aie confiii-ance…

L’argumentum ad verecundiam que nous pourrions traduire par « ai confiance, crois en moi, … ». C’est en réalité un argument d’autorité où l’on ne se donne plus la peine de prouver quoi que ce soit. Où l’on affirme sa compétence à avoir un avis pertinent, juste et éclairé sur la question. Il ne reste donc qu’à en prendre acte, point barre.

C’est un argument efficace lorsque l’assemblée à une grande confiance en celui qui énonce la chose. Et, si la confiance est absolue, le locuteur n’a même plus besoin d’avoir de réel argument. Sa parole se suffit à elle-même.

Pour porter ses fruits, l’utilisateur de l’argumentum ad verecundiam se doit simplement de mettre en valeur ses qualités, ou au moins celles qui lui sont attribuées.

Les sophismes dans le traitement des prémisses implicites

Par intention ou par erreur ?

Il vous arrive sans doute, comme à moi d’ailleurs, de ne pas prendre le temps de préciser l’entièreté de ce qu’il faut savoir pour affirmer quelque chose.

Prenons un exemple : Je discute avec Serge, ouvrier dans une usine de production de voiture, et lui dis « c’est un travail abrutissant, c’est la raison pour laquelle je trouve du mérite à ceux qui travaillent sur cette chaîne depuis 15 ans ». Il est suffisamment évident que le mot « abrutissant » fait référence au geste répétitif et inintéressant qu’il reproduit toutes les 15 secondes, 7 h par jours, 228 jours par an depuis 15 ans. Alors oui, j’ai du respect et de l’estime pour ces gens-là, qui sont souvent méprisés de par leur faible statut social et déconsidérés parce qu’ils réalisent un métier peu qualifié, qui d’après les dire de certains est accessible à tout le monde (mais ça c’est une autre histoire…).

Revenons à nos sophismes ! Ne pas expliciter une prémisse peut aller de soi pour ne pas encombrer son discours avec des « lieux communs », mais peut aussi avoir pour but de dissimuler des prémisses fragiles voire totalement mensongère. C’est lorsque l’intention est de tromper l’adversaire ou de détourner son attention que l’argumentaire devient sophistique.

Assumer son assertion

Nous poussons le sophisme plus loin lorsque nous refusons d’assumer une prémisse que nous avons laissé entendre, cependant nous ne devons pas assumer plus que ce que nous avons sous-entendu.

Dans l’exemple précédent il est normal que j’assume « que ce travail rend abruti » mais clairement pas « que les travailleurs de cette chaîne sont des abrutis ».

Donc si nous nions être engagé par ce que nous avons laissé sous-entendre, quel qu’en soit la raison, nous ne pouvons estimer avoir avancé un argument valable. En rejetant la responsabilité de cette prémisse, nous rejetons l’argumentaire qui s’y appuie.

Dans le même ordre d’idée, il nous arrive de ne pas tirer les conclusions de nos propos.

Exemple : mon supérieur hiérarchique me donne mon emploi du temps. Après en avoir pris connaissance, je dis « ce travail nécessite deux jours de travail, il faut être incompétent pour l’imposer en une journée ». Je n’ai pas dit clairement « Vous êtes incompétent » mais je ne peux pas refuser d’assumer la responsabilité de cette assertion.

Les sophismes dans l’utilisation des points de départ

Ces sophismes : c’est de la triche !

Utiliser les sophismes c'est tricher

Photo de Keenan Constance sur Unsplash

Forcer l’assentiment

Mais vous connaissez peut-être la blague de Toto qui joue avec son papa. Ce dernier le surprend à tricher : (le papa) – Toto ! Tu sais ce qui arrive aux tricheurs ? (Toto) – Oui ! Ils gagnent !

En fait pour pouvoir débattre, il convient de s’entendre sur certaines bases. Ce sont des opinions acceptées et reconnues par les deux parties, qui servent de point de départ. Voir un exemple de l’article précédent. Sans cette entente préalable la discussion est sans objet et il sera impossible de clore le débat. Les points d’entente doivent rester valable durant toute la discussion.

Et donc, ces sophismes sont de la triche car ils n’obéissent pas à cette règle nécessaire et communément admise.

Nous y avons parfois recourt lorsque nous utilisons des expressions tel que « Bien entendu… », « il va sans dire que… », … En fait en les utilisant nous forçons l’assentiment de notre interlocuteur. Vous conviendrez donc que cette manière de faire n’est pas un argument valable.

Les questions multiples

Ces sophismes incluent ce que l’on appelle « les questions multiples ». Il s’agit de formulations qui nous font accepter plus que ce qu’il est juste de nous faire assumer.

Exemple : « As-tu arrêté de déclarer aux impôts que tu n’as pas la télé ? » En répondant oui vous reconnaissez que vous avez fraudé les impôts.

Voici un autre exemple plus subtil « Tu crois qu’il vaut mieux ne pas déclarer sa télé aux impôts ou gonfler ses notes de frais ? » En répondant à la question vous acceptez l’idée que la fraude est envisageable.

Nous retrouvons dans les sophismes sur les points de départ, ce que l’on appelle les raisonnements circulaires. C’est un raisonnement où l’on utilise pour justifier son point de vue, une prémisse qui n’est autre que ce point de vue.

Exemple :

  • Les vaccins nous empoisonnent, je le sais parce que untel me l’a expliqué.
  • Comment peux-tu être sûr qu’il est compétent sur le sujet ?
  • Parce que je sais que les vaccins nous empoisonnent, je sais qu’il s’y connait quand il dit ça.

En refusant d’admettre une proposition préalablement admise, nous refusons à notre interlocuteur les « armes » que nous avons convenue d’utiliser. De ce fait nous l’empêchons malhonnêtement de se défendre. Ce qui sabote la discussion.

Les sophismes dans l’application des schémas argumentatifs

Pour donner l’impression d’avoir raison il est courant d’utiliser des arguments. Ceux-ci sont constitué de deux partie dont l’une justifie l’autre (la/les prémisses justifient la conclusion). Il réside dans cette jonction certaines erreurs de logique, classées dans les sophismes.

Tout d’abord, il faut que les positions concernées correspondent à ce qui a été admis comme point de départ. Sans quoi pas de logique possible.

Il faut également que le lien soit efficace pour étayer le point de vue. Voici deux exemples de lien inefficace, et donc de sophisme :

  1. L’autorité fait défaut

Nous avons, pour la plupart d’entre nous, un domaine d’expertise. Lorsque nous nous exprimons dans notre domaine, notre propos est a priori pertinent. Mais comment savoir si la personne qui parle est expert en son domaine ? Le cas le plus simple c’est lorsqu’une source autorisée l’affirme.

Exemple : je suppose que le diagnostique que pose mon médecin sur mon état de santé est pertinent, parce qu’il est titulaire d’un diplôme délivré par une autorité autorisée.

Bien que ce cas puisse être discuté, il y en a d’autres qui sont bien plus sujet à caution. C’est le cas des autodidactes par exemple. Un autodidacte peut il atteindre le niveau d’expert ? Peut-il même être légitime ? Voir simplement compétent ?

Si les protagonistes reconnaissent la compétence de l’expert, il n’y a pas sophisme. Mais si l’un des deux ne la reconnait pas, et que l’autre partie en use malgré tout, cette dernière commet un sophisme.

Nous avons dans cette catégorie le « sophisme populiste ».

Le « Sophisme populiste » rejoint l’argumentum ad populum. En effet il se peut que l’autorité invoquée soit une « opinion de masse ». Dans un tel cas, il convient également que cette opinion soit acceptée par les deux protagonistes.

Dans le cas où la compétence de l’expert est reconnue par les différentes parties, il reste à vérifier que l’expert se prononce bien dans son domaine d’expertise.

Par exemple : ce n’est pas parce que j’ai un diplôme en mécanique automobile que mon avis est absolument pertinent en ce qui concerne l’alimentation en carburant d’un moteur diesel. (Eh oui ! Diéséliste est une spécialité bien particulière…)

Il reste à arguer que même un expert compétent, qui se prononce dans son domaine d’expertise, ne peut pas être absolument informé de tout ! Et bien sûr, tout ceci en considérant que l’expert est de bonne foi.

  1. Le lien manque de pertinence

    1. Analogie

Il y a dans ces sophismes (ceux dans l’application des schémas argumentatifs), ceux nommés comparaison erronée ou fausse analogie.

Voici un exemple : Forcer les enfants à apprendre à l’école, c’est comme les gaver de nourriture. Nous trouverions inhumain de gaver un enfant à la cantine, nous devrions trouver inhumain de gaver un enfant en cours.

Pour être valide, une telle assertion doit être acceptées par les deux parties. Si l’une des deux trouve l’analogie incomplète ou totalement fausse, elle se trouve rejoindre le camp des sophismes.

Pour que l’analogie ne puissent être classée au rang de « fausse analogie » elle doit être justifiée et ne pas comporter de différence cruciale.

  1. Cause conséquence

En obligeant la parité au conseil des ministres nous défendons la cause que les femmes doivent être choisi pour leur sexe et non pour leur compétence. Ce faisant nous reconnaissons que les hommes sont plus compétents que les femmes. Et il est anormal de considérer qu’un sexe soit plus compétent qu’un autre.

Cet exemple tend à démontrer, par un argument portant sur les valeurs, qu’un choix est anormal. Or ce n’est pas parce que les effets d’une proposition sont indésirables que cette proposition est fausse. C’est ce que l’on appelle une argumentum ad conséquentiam.

Dans le même ordre d’idée, il arrive de spéculer des effets fâcheux qui découleraient d’une décision (argument de la pente glissante). La question qui se pose alors est : « ces effets vont-ils avoir lieu ? ». Car si un effet n’a pas lieu, il ne peut entrer en ligne de compte pour réfuter un argument.

Photo de Vladimir Proskurovskiy sur Unsplash

Quoi qu’il en soit des effets ont lieu suite à une décision. Il est donc légitime de s’interroger sur leur nature pour valider ou invalider une position. Pour ne pas faire tomber l’argument dans l’abîme des sophismes, il est nécessaire d’établir le lien de cause à effet entre les deux événements. C’est-à-dire qu’il « faut établir que le second événement n’aurait pas eu lieu si le premier ne s’était pas produit auparavant ».

  1. Généralisation hâtive

Une observation peut amener à un point de vue. Si ce point de vue est présenté comme une conclusion générale il importe que le point de vue relève de la norme et nom de l’exception. Sans quoi nous sombrons dans le sophisme du secundum quid.

Ce naufrage est aidé par notre propension à confirmer ce que l’on pense, à retenir en priorité ce qu’il nous est agréable de retenir et que nous nous mettons dans des situations qui conforte ce que l’on pense (fréquentation, lecture, …)

Dans un prochain article nous verrons les sophismes dans l’utilisation des formes logiques de l’argumentation, de clôture et les sophismes d’usage du langage.

Merci de m’avoir lu

Pierre-Favre Bocquet

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