Argument valable 2/2

Nous avons vu dans un premier article (argument valable 1/2) à quoi sert un argument et ce qu’il n’est pas. Nous allons maintenant voir ce qu’il est.

III. L’argument valable en lui même

Définition

Notre ami Robert (le petit) nous raconte qu’un argument est un « raisonnement destiné à prouver ou à réfuter une proposition ». Alors tant qu’à y être, je vous mets la définition de raisonnement: « Suite de propositions liées les unes aux autres selon des principes déterminés, et qui aboutissent à une conclusion). Avant de refermer le dico, jetons un œil à “valable” : “qui remplit les conditions pour être accepté.”

On peut aussi le décrire : argument = prémisse (fait d’où découle la conclusion) + conclusion.

Combien de prémisse?

En fonction de ce à quoi la conclusion engage, le nombre de prémisse sera variable. Imaginez que l’argumentation soit destinée à votre petit frère adolescent, à qui vous voulez faire faire le ménage, comme vous l’as demandé votre maman, pendant qu’elle fait les courses et que vous, vous avez pour projet de jouer à la console (et non faire vos devoirs, pour, in fine, décrocher votre bac). Il risque d’y avoir moins de prémisse que si vous voulez emprunter la voiture de vos parents pour aller en boite, alors que vous venez de rater votre permis…

Quand le désaccord porte sur un sujet où l’interlocuteur n’est en aucun cas intéressé par votre « proposition » (comme « convertir » un spéciste, indifférent au bien-être animal, du genre de ceux qui sont capables de manger un jambon beurre dans une porcherie industriel, que le véganisme est ce qu’il doit devenir) il va y avoir un nombre de prémisse considérable, pour un résultat incertain. Pour autant, ça peut se tenter.

Argument valable d’une cause que l’on déteste

Que l’on cherche à montrer la validité ou la fausseté d’une opinion, d’une thèse, d’une croyance, … l’argument trouve sa place. Il n’y a pas lieu de juger de sa validité au regard de ce qu’il défend, accuse ou critique.

Un argument qui ne trouve pas face à lui un contre-argument est considéré comme nul et non avenu. Il importe assez peu que les opposants y soit fondamentalement attachés ou qu’ils soient dans une hésitation vague et fluctuante. Prenons l’exemple de la matière : si tout le monde pense que l’univers est constitué d’une quantité finie de matière, il n’y a pas lieu d’argumenter dessus. Or, nombre de personne estime que l’univers contient une quantité de matière variable. Et qui dit incompréhensions ou désaccord, dit possibilité d’argumenter.

photo de Marinha sur Flickr

Une prémisse doit-elle être prouvée?

Son seuil d’acceptabilité

La Vérité existe-elle ? Si oui peut-on la connaitre ? Si c’est le cas quelle est-elle ? Ce n’est pas le sujet de l’article, c’est vrai. Vous concéderez qu’il est difficile de l’établir. Donc une prémisse ne se doit pas nécessairement d’être vrai. Pour un argument valable, on considérera un seuil d’acceptabilité plus qu’une vérité pleine et entière. Ce seuil d’acceptabilité est variable en fonction de qui les émets : quand un citadin me vante les mérites de la permaculture, je suis plus circonspect que lorsque les mêmes arguments proviennent d’un maraîcher qui produit par ce type de procédé depuis 5 ans. C’est le fameux : « D’où parles-tu, camarade ? ».

Sa validité

Et, à défaut de pouvoir s’assurer de la compétence de la personne, il reste la validité que l’on est prêt à accorder à l’argument lui même. C’est d’ailleurs pour cela que l’on ne doit pas chercher à convaincre avec ses arguments mais plutôt avec ceux de son interlocuteur. Ce qui amène à devoir l’écouter et le comprendre.  Mettre en avant ses arguments permet de discuter, rarement de convaincre. Mettre en avant ceux de son interlocuteur (pour les démonter, ou accréditer notre thèse) est davantage de nature à le faire changer d’avis. Ce n’est bien sûr pas d’une garantie absolue, mais d’autant plus nécessaire que la « barrière » que doit franchir l’autre, pour partager notre opinion, est haute et solide.

La confiance en l’interlocuteur

Je peux trouver une argumentation invraisemblable et ne pas avoir les compétences pour juger de sa pertinence, et malgré tout, penser que le locuteur a raison parce que je le pense digne de confiance. Exemple : Si un jour un mec te dit « Un être humain est constitué d’énergie et non de matière, donc c’est bizarre que l’on ait une masse (que l’on pèse quelque chose, si vous préférez), à moins que l’énergie elle-même ait une masse ». Vous allez s’en doute vous dire « Oulala ! Il craint un peu ce type, je crois pas un mot de ce qu’il me dit ». Si le théoricien en question est passionné de rhétorique et pas de physique quantique, vous avez sans doute raison de douter. Mais si c’est Etienne Klein … https://www.youtube.com/watch?v=ZCFG3Jx3tIU

Réfuter un argument

Quand on souhaite s’opposer à un argument, les trois principales possibilités sont : réfuter une ou plusieurs prémisses, mettre en défaut leur agencement ou montrer que la conclusion tirée n’est pas correcte.

photo de Sylvain Sechet sur Flickr

Convaincu vs opposant

Pourquoi ne pas convaincre avec ses arguments ? On choisit ses arguments en fonction de leur destinataire; en faisant du sur mesure s’il s’agit d’un individu, et en le diluant plus ou moins, en fonction du nombre de personnes et de leurs différences. Si je prêche à des convaincus, je pourrais aller plus loin dans la nuance, survoler certaines évidences, ne pas prouver certaines assertions ou prendre des raccourcis. En revanche face à des profanes, il est nécessaire de repartir de la base, d’aller aux rythmes de leur apprentissage, de répondre à leurs interrogations (de préférence au fil de l’eau) et de ne pas se décrédibiliser en utilisant un « argument » maladroit. Un discours lénifiant peu faire consensus mais fragilisera le soutient de vos partisans les plus durs.

Un exemple de différence de valeur

Les valeurs changent au gré des générations, c’est pourquoi un discours destiné au millennials ne peut se satisfaire de reprendre les arguments qui ont guidé les choix de nos parents.

En entreprise, les générations d’avant les années 80 acceptaient un manager juste parce qu’il était en place et acceptaient de travailler dur juste parce que c’est comme ça. Nous, les générations suivantes, avons besoin de savoir en quoi le manager est compétent et ce que l’entreprise va nous apporter. Nos parents ont priorisé la réussite professionnelle, nous (nous avons le bon goût 😉 ) de choisir le développement personnel, le goût de la création et de l’entrepreneuriat. Enfin, s’ ils (les boomers et la génération X) voient en nous (les générations Y et Z) des indifférents de la politique, je leurs répond que nous choisissons nos combats et ne souhaitons pas nous rallier derrière la bannière d’une personne, quelle qu’elle soit, pour s’exprimer à notre place sur des thèmes divers et variés. Nous aimons les combats ponctuels, nous revendiquons la liberté de faire des choix.

Vous voyez en nous des jeunes instables, qui n’ont pas le goût de l’effort, qui ne s’impliquent pas. Je dirais que les critères à l’aune desquels vous nous jugez sont obsolètes. Vous nous prenez de haut en portant un jugement de valeur sur nos actions. Qu’importe ! Je vous rappellerai deux choses. La première, c’est que nous sommes le fruit de vos valeurs, de vos éducations, de vos choix. La deuxième, c’est que nous sommes inéluctablement ceux qui vont vous remplacer, alors plutôt que de nous voir avec mépris, vous pourriez tenter de nous comprendre. Je le reconnais moi-même, nous ne sommes pas exempts de défaut, je crois que nous pouvons mutuellement nous apprendre des choses, nous enrichir pour aller plus vite, plus haut, plus loin.

Etre compétent pour qu’un argument soit pertinent

Pour en revenir à un argument valable, il est nécessaire qu’il soit adapté au niveau intellectuel et cognitif de l’interlocuteur. Mettre en avant des prémisses en deçà de ses attentes risques de manifester un manque de connaissance et/ou de compétence. Pour y pallier, il est possible d’utiliser des citations et citer des sources. Certaines personnes pour se donner de l’aplomb, citent quelqu’un de connu et respectable et invente un de ses propos… (généralement ça ne marche qu’un temps).

Avoir l’air compétent

Nous savons que l’habit ne fait pas le moine. Personnellement, je n’aime pas jouer sur mon apparence pour faciliter ma crédibilité. Je sais pourtant que j’y gagnerai, mais je préfère avant tout rester moi-même, être vrai en quelque sorte. En fait, il y a quelque chose de très humain à vouloir se sentir supérieur à celui qui vous fait face, et à ne pas toujours vouloir prendre ses conseils ou remarques car ce serait « se dévaloriser ».

Petite anecdote : je discutais avec un patron d’une PME et lui demandais des conseils. Un de ceux qu’il m’a donné se résume ainsi : « Quand tu deviens dirigeant, ne prends pas la grosse tête. Des conseils que tu entendras, tous ne seront pas bons. Il se peut qu’un conseil utile proviennent du fond de la salle, d’un petit con sans diplôme. »

De gens ayant réussi, j’ai plus souvent entendu d’appel à l’humilité que des autres. Pour terminer sur la qualité de l’argument, je citerais Saint Augustin « Ne regarde pas qui l’a dit, mais ce qui est dit ».

Ce qui rend un argument valable ou non

Il doit être adapté au milieu social, à la sensibilité politique et bien d’autres choses encore. Tant dans la recherche de l’argument qui va porter que celui qu’il ne fallait en aucun cas utiliser. Mais je pense que vous avez compris, une simple approximation peut le rendre vacillant.

Il me parait honnête d’estimer la qualité de nos arguments avec la même minutie dont nous faisons preuve pour réfuter un contre argument. Nous pouvons tout aussi bien constater sa vacuité que sa robustesse. Plus généralement, un simple étayage suffira. Cette « auscultation » est d’autant plus impérieuse que le biais de confirmation nous pousse à confirmer notre croyance. Il serait vraiment dommage de se faire démonter un argumentaire pour une erreur aussi élémentaire.

Récapitulons

Un argument valable repose sur :

  • L’acceptabilité des prémisse (sont-elles : vrai, vraisemblable, d’une source fiable et/ou digne de confiance, plausible.)
  • La conclusion à laquelle elles mènent (est-ce vraiment celle que présente le locuteur ?)
  • La qualité intrinsèque de la prémisse (est-ce un fait, un indice, un soupçon, … ?)

Merci de m’avoir lu. Faites-moi part dans les commentaires de vos argumentaires préférés. Fallacieux ou non, de causes futiles ou sérieuses, …

Pierre-Favre Bocquet

 

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